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Art total

André Chapleau
2008-09-22

Ne voulant pas laisser de côté un sujet au profit d’un autre, j’ai décidé d’écrire un texte totalisant qui allait comprendre en lui-même tous les textes possibles. Ce texte, il faut donc le lire non pas dans une seule direction mais dans tous les sens, comme si chacun de ses mots commençait une histoire différente, tantôt incipit, tantôt conclusion d’un récit protéiforme. Pour que toutes les histoires soient contenues dans celle qui est racontée ici, il est nécessaire que les personnages ne s’arrêtent pas à quelques figures hâtivement dépeintes, mais qu’ils comprennent au contraire tous ceux et celles qui pourraient jouer ce rôle : hommes, femmes, bêtes, monstres, végétaux et minéraux sont les héros ou les zéros d’autant de romans qu’il y a d’histoires à raconter.

Après un premier paragraphe général qui ouvre sur toutes les possibilités, je devrai ensuite évoquer l’action : pas celle qui, particulière, fait entrer le récit dans un entonnoir en limitant son déploiement, mais plutôt une action universelle, moteur absolu de la fiction comme de la réalité. Cette action, c’est un peu vous qui la faites vous-mêmes, puisqu’il n’y a de lecture possible que celle que le lecteur tisse de A à Z à partir de signes équivoques. C’est vous qui faites l’histoire, parce que hors de votre interprétation personnelle de l’intrigue, rien ne peut être raconté. Pour des personnages de papier aux gestes d’encre, l’action se fait dans le bruissement des pages qu’on tourne, comme si l’on cherchait à s’éventer tout en s’inventant des choses : ce n’est pas l’action elle-même qui fait un récit policier ou une histoire d’amour, mais la manière dont on l’interprète, la façon dont on traduit l’intention d’un personnage dans son propre langage fantaisiste. Le véritable auteur de ce texte, ce n’est pas moi, puisque je me borne à aligner côte à côte des mots-valises et fourre-tout. L’auteur, c’est celui qui habille les verbes de sa propre volonté, qui met de ses qualités aux adjectifs et donne aux pronoms des prénoms, transformant des noms communs en noms propres; l’auteur, c’est le lecteur lui-même, sans qui l’histoire n’aurait ni queue ni tête, parce que queues et têtes sont affaires de perception, non de construction. L’auteur ne fait que lancer des mots pêle-mêle au lecteur affamé qui se jette dessus comme un fauve dont la recherche de proie est devenue une quête de significations.

Une fois les personnages en place et l’action amorcée, il ne reste au lecteur qu’à faire des liens entre l’histoire qu’il est en train de lire et sa propre existence. C’est ainsi seulement que l’action de la lecture donne un sens à l’action du récit. Sans cette correspondance, la lecture se bornerait à déchiffrer des symboles vides de sens et consisterait en une vaine tentative de décryptage qui ne permettrait qu’à distiller un ennui qui ne serait guère ponctué que des bâillements du lecteur. En synchronisant l’intrigue du récit avec celle de votre vie, vous pouvez ainsi donner un véritable éclairage aux mots, leur donner une dimension qui ne les restreint par à n’être que de simples inscriptions sur une page, mais permettent au contraire l’ancrage (ou l’encrage ?) de votre propre réalité dans le vaste océan du langage.

Enfin, la conclusion de ce texte, et par conséquent de tous les textes possibles, vient faire du récit, de l’auteur et du lecteur une seule entité abstraite qui se condense dans les dernières lignes et reprend sa forme inoffensive d’avant la lecture. Les mots redeviennent des signes univoques et laids qui s’ébattent et se débattent dans la solitude de la page. Dès que le lecteur finit de ronger la dernière phrase, dès que son regard embrasse puis embrase le dernier mot jusqu’au point final, le texte redevient muet, amas de signes sans saveur ni signification, lettre morte qui attend pour reprendre vie qu’un nouveau lecteur vienne réinventer le monde par le pouvoir infini de son imagination.


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