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Le fond de l’art

André Chapleau
2008-10-10

À quoi sert l’art ? Quel est son rôle ? Quel est l’apport de l’art à la culture et pourquoi il est un important facteur identitaire ? Il est bien sûr nécessaire de poser ces questions, même si, en les posant, on court le risque de revoir à la baisse le rôle de l’art dans la société. En effet, certains considèrent l’art comme une activité d’importance secondaire, un luxe, une manifestation anti-sociale, une forme d’amusement qui fait de l’artiste, à l’instar de l’enfant, un être qui tente de repousser le moment de jouer un rôle utile dans la société. Sanctifié par certains, démonisé par d’autres, l’art occupe une place mitigée dans l’agora planétaire. Au fond, l’art n’est-il pas autre chose qu’une échappatoire à un mal de vivre que distille une société de consommation dans laquelle l’humain doit s’adapter à l’inadaptable, s’aliéner profondément afin de jouer le jeu des dirigeants de ce monde ? L’art serait alors la soupape, non seulement de l’individu qui tente de rester sain, voire rester humain dans un monde déshumanisé, mais également la soupape d’une société qui ne sait plus que produire en boucle les objets de sa propre dégringolade.

Il va de soi que l’art est perçu différemment par les individus selon plusieurs facteurs personnels et sociaux : milieu, classe social, éducation, occupation professionnelle, goûts personnels, convictions, mode de vie, philosophie et croyances spirituelles sont autant de critères distincts à partir desquels je suis plus ou moins enclin à apprécier une forme d’art ou une autre. Il appert toutefois que c’est la couverture médiatique des événements artistiques, la visibilité des artistes dans les médias et l’importance que l’on accorde à l’art dans les magazines, journaux et émissions radiophoniques et télévisées qui influencent tout particulièrement la popularité de l’art auprès du grand public. À ce titre, les arts visuels ne font pas le poids devant les arts cinématographique et musical, qui monopolisent presque à eux seuls la place accordée à la culture. En fait, lorsqu’on fait référence à la culture populaire ou à la culture de masse, on éclipse généralement les arts visuels, le théâtre, la danse et la littérature, bien que cette dernière bénéficie d’un traitement particulier du fait qu’elle propose d’une part une production populaire qui s’adresse à tout le monde, d’autre part une production restreinte qui vise l’élite intellectuelle. Dans les principaux médias, les arts visuels n’occupent qu’une place extrêmement marginale et sont généralement cantonnés à des créneaux spécifiques dévolus à une part culturelle minimale obligatoire dans les médias subventionnés. Une fois qu’on a fait le décompte des plages horaires occupées par les télé-savons et autres star académie des ondes, il reste assez de culture à la télévision pour justifier quelques minutes de pauses publicitaires.

En fait, l’art est justement si bien récupéré par la publicité qu’il se résume maintenant à un cliché propice à vendre quelque lessive ou produit nettoyant miracle. C’est ainsi qu’une partie de la population ne connaît de l’art visuel que cette Joconde qu’on utilise pour annoncer du dentifrice, qu’un visage hurlant devant un tapis maculé récupérant Le cri de Munch, que l’autoportrait à l’oreille coupée de Van Gogh pour parler des pansements disponibles en pharmacie. Est-ce cela, le fond de l’art : une imagerie séculaire reprise aux fins d’un capitalisme englobant ?

Certains rétorqueront que l’art existait bien avant le capitalisme qui l’a récupéré. C’est vrai. Jadis l’art était affaire de représentation, recherche esthétique et tentative de reproduire la beauté de la nature. Or, l’art n’a aujourd’hui plus rien à voir avec la beauté, qui est davantage aujourd’hui l’emblème du décorateur, modiste et autre designer. Puisque l’art est un miroir qui reflète la société d’où il est issu, il est davantage une affaire de laideur : il doit rendre compte du béton comme du marbre, des dépotoirs comme des grands jardins, de la guerre et de la mort comme des plus beaux exploits de courage. Il est un contraste qui doit montrer par les extrêmes la fin de la beauté. Hormis quelque art idéologique issu des dictatures familières, l’art a épuisé tout idéalisme esthétisant. Il est un cri d’alarme, un appel qui traduit l’angoisse tout en montrant qu’il reste encore de l’espoir, que de cet espoir, et rien d’autre, sera tissé l’avenir.

Le fond de l’art est frais, parce toujours renouvelé. Il ne correspond en rien à cette belle image des jolis livres. Dans le fond, l’art est ce regard qu’on porte sur la beauté évanouie des choses. Quand l’art ne sera plus qu’un écran qu’on place devant la désolation du monde pour ne plus la voir, il sera déjà trop tard pour le sauver de toute flagornerie. Son seul espoir… est de dire la vérité. Et rien d’autre.

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