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Je m'éternise dans l'éphémère

André Chapleau
2009-11-25

Je m'étends, peu importe le sujet. Ce qui est important pour moi, ce n'est pas la profondeur du thème, mais de trouver à dire au contraire des choses profondes sur ce qui est superficiel, anodin, banal... Pourquoi ? D'abord parce que les grands sujets n'intéressent plus personne : le sens de la vie, la nature abyssale de l'être, la signification des rêves, l'origine de la pensée ainsi que nos plus intimes motivations n'éveillent plus, chez la plupart d'entre nous, la curiosité ou la fascination, mais plutôt un détachement qu'on explique par des préoccupations reliées à l'existence matérielle, aux conditions sociales, aux obligations familiales et aux distractions adaptées à notre mode de vie. Ce qui est profond désintéresse parce qu'il n'y a plus de place dans nos existences réglées au quart de tour pour ce qui détourne notre attention des problèmes concrets de la vie de tous les jours.

Notre superficialité n'est pas individuelle, mais sociale. Ainsi, certains sujets méritent notre attention justement parce qu'ils sont anodins. Par exemple, les nouveaux héros du petit écran ne sont plus admirés, mais au contraire méprisés : si l'on s'intéresse aux personnages des télé-réalités, c'est qu'ils nous permettent de remettre en perspective notre propre existence. Finalement, lorsque je me compare, je ne suis pas si pire que ça... La médiocrité qu'on nous montre propose, à défaut d'un modèle à suivre, le reflet déformé de notre propre identité qui se console à l'écran. Je m'intéresse aux autres parce que j'oublie ainsi mes propres problèmes, non pas parce que les problèmes des autres sont plus importants, mais bien parce qu'ils n'ont justement aucune importance. On se complaît dans notre position de témoins, qui est en fait celle du voyeur : on écoute des gens ordinaires (souvent plus ordinaires que nature !) discuter des heures sur ce que les uns ont dit et sur ce que les autres ont répondu, alors qu'on sait très bien au fond que rien de tout ça n'a d'importance.

Ici, rien n'est mémorable : on crée davantage de l'oubli que des souvenirs impérissables. En s'intéressant aux sentiments des uns et aux considérations des autres, on fait l'apologie de l'éphémère : la futilité des autres me permet d'accepter davantage ma propre futilité et me déculpabilise du caractère éphémère de ma propre existence. Cette façon de voir conditionne également ma vision de l'avenir : il n'y a d'avenir que dans l'immédiat. Au-delà de ce proche avenir, les contours du surlendemain disparaissent dans l'indéterminé des rêves et dans l'horizon abstrait des projections, projets et objectifs à long terme. L'avenir n'est rien d'autre que le prolongement du présent qui s'étend vers les jours à venir au rythme de la programmation des chaînes de télé : je sais ce dont l'avenir sera fait... jusqu'à mercredi prochain. Au-delà de cette échéance de la grille-horaire, je ne peux rien voir d'autre qu'une infinité de possibilités que les semaines à venir viendront éliminer une à une.

Je ne suis pas différent des autres. Moi aussi j'observe les petits drames de la vie d'autrui pour oublier les grands drames de la mienne. Je sais très bien qu'il s'agit là d'un intérêt vain et superficiel, mais je ne peux m'empêcher de jeter encore un dernier coup d'œil à l'écran avant de devoir me pencher sur mes problèmes... C'est le seul pouvoir que j'ai : arrêter le temps, l'espace d'une heure, et m'imaginer que ma vie est semblable à cet épisode, à cette tranche de vie, à cette vie bien tranchée, bien rangée, compartimentée, à horaire fixe, sans durée véritable. Une fois l'heure passée, tous mes problèmes seront résolus également : mes dettes seront payées, mes bobos guéris, mes angoisses et mes craintes disparues... Si tout est éphémère, alors il en est de même pour les soucis. C'est pourquoi je m'éternise ainsi, le plus longtemps possible, dans l'éphémère, parce que tant que je resterai là, attentif aux petites choses, aux détails qui n'ont pas d'importance, pas d'incidence sur ma vie, je ne saurai rien de ce qui m'attend au-delà...

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    Éric Bolduc

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    Sept-Oct-Nov 2010

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