Boîte à outils
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Vous savez

André Chapleau
2009-12-09

Je voudrais vous en apprendre, mais c'est inutile. Tout ce que je pourrais vous dire, vous le savez déjà. Non, non... Je vous connais mieux que vous ne le pensez : je sais voir des certitudes cachées là où vous placez vos doutes. Vous croyez ne pas savoir, mais vous avez tort. Vous savez très bien. Mais voilà : vous ne savez pas que vous savez. Voilà pourquoi je vous le rappelle maintenant pour que vous le sachiez une fois pour toutes : vous savez.

D'ailleurs, vous ne savez pas jusqu'à quel point vous savez. Par exemple, pour bien des choses de la vie de tous les jours, vous en savez beaucoup plus que moi. C'est normal : je ne retiens rien des gestes les plus simples à faire. Quant aux choses plus compliquées, je n'ai même jamais su. Alors c'est vous dire comme vous savez... Même en ce qui me concerne, vous en savez plus que moi : je suis de ceux qui apprennent des choses sur eux-mêmes difficilement et qui, même avec tous les efforts du monde, ne parviennent jamais à s'en souvenir bien longtemps. La preuve : je crois bien vous avoir déjà tout dit ça voilà peu... Comme j'oublie tout, je prends le risque de vous le redire : maintenant, vous savez.

Vous savez comment faire les choses parce que vous les faites souvent. L'habitude trace dans le regard, les gestes et la parole des sillons dans lesquels vous n'avez qu'à rentrer confortablement pour les reproduire fidèlement. Tandis que moi, je ne sais pas prendre des habitudes : je fais toujours les choses comme si c'était la première fois. D'un jour à l'autre, je fais les mêmes choses sans le savoir, sans jamais devenir meilleur dans ma façon de les faire. Je n'apprends pas. À chaque fois, je m'émerveille : comme c'est super ! Voilà le seul avantage à tout ça : je n'ai pas perdu mon innocence ni ma faculté de m'émerveiller, encore et encore. Mais pendant que je m'émerveille, je n'avance pas : bouche bée et les étoiles dans le regard, je fais et refais les mêmes erreurs en croyant bien faire à chaque fois. Ne m'enviez pas : il n'y a rien de pire que l'ignorance béate.

Vous savez des choses que votre disposition d'esprit vous permet de savoir : vous comprenez le passage du temps, la manière dont les secondes tissent les minutes pour en faire des heures et les heures tissent des jours pour en faire des semaines; vous saisissez les subtilités de la nature, comme la rosée sur l'herbe au petit matin et le parfum de la terre après la pluie; vous connaissez les codes, les signes et les expressions du visage qui vous permettent de saisir les dessous de la communication interpersonnelle; vous avez en main tous les atouts pour intervenir dans la vie selon les règles, pour jouer vos cartes au bon moment. Vous savez trouver les meilleurs moyens pour vous faire plaisir lorsque vous en avez le plus besoin. Moi je ne sais rien de tout ça. Tout ce que je sais faire, c'est me retourner brusquement lorsque je perçois un mouvement du coin de l'oeil. Ça et dire dans le détail ce qui me passe par la tête. Pour le reste, je ne sais rien faire.

Vous savez tout ça, alors je ne vais pas m'étendre inutilement. Ce que vous ne savez pas encore, vous aurez tout le temps pour le savoir éventuellement; ce que vous ne saurez jamais, vous n'avez pas besoin de le savoir de toute façon. Alors profitez au mieux de votre savoir : de cela dépend votre capacité à vous contentez... de ce que vous avez.

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