Boîte à outils
10 101

Sept fois

André Chapleau
2010-01-04

Si j'écoutais le proverbe, je devrais tourner ma langue sept fois dans ma bouche avant de parler. Mais je parle tant que je ne ferais que ça, faire tourner ma langue... Alors je tente de trouver un compromis du mieux que je peux. Après quelques essais, je sais maintenant que de tourner ma langue une seule fois dans ma bouche ne règle pas le problème. En fait, la manœuvre est si rapide qu’on n’y voit que du feu: entre deux de mes paroles, mon interlocuteur peut apercevoir un petit bout de langue rose, l’espace d’un instant, dans un vague mouvement giratoire avant que mon discours ne reprenne de plus belle.

Deux fois ne suffisent pas non plus à freiner cette logorrhée qui ne cesse de fuser. Est-ce un problème d’arithmétique ? Devrais-je multiplier par deux mes tournoiements de langue ? Devrais-je mettre plus d’effort dans ma rotation ? Trois petits tours… et puis le verbiage s’en va? Je suis découragé… Bien sûr, si ce n’était que de moi, je continuerais de parler à tout vent comme un moulin. Mais je me rends bien compte qu’on se lasse à m’écouter et qu’on s’impatiente à m’entendre n’en plus finir.

À quatre fois, mon discours commence à montrer des lacunes: un silence se glisse ici, une pause se pointe là, juste entre le sujet et son verbe; mon interlocuteur a presque le temps de me couper la parole au moment où ma langue revient comme un seul homme à la rescousse de mes propos. Vous me direz: «Quatre fois, ce n’est pas encore assez.» Vous aurez raison, bien sûr. Mais à tourner ma langue davantage, j’ai peur à quelque crampe maxillaire, à des dysfonctions linguales, un assèchement salivaire ou autres maux buccaux susceptibles d’affecter d’une manière ou d’une autre mon élocution. Que ferais-je alors ? Si je ne pouvais plus parler ? Vous imaginez ?

Un… J’ai le malheur de vous apprendre… Deux… Que je ne pourrai plus dorénavant vous entretenir… Trois… Que ce soit sur un sujet ou un autre… Quatre… Puisque j’ai perdu l’usage dernièrement… Cinq… De cette parole dont je vous assénais auparavant… Six… Jusqu’à remplir vos oreilles… Sept… Et vous étourdir tout à fait.

Qu’à cela ne tienne: je trouverai le moyen de vous écrire toutes ces pensées que je devrai taire et vous les livrer sans faire tourner ma langue dans ma bouche, mais plutôt en faisant tournoyer dans les airs mes doigts endoloris, engourdis d’avoir trop picoré, même frénétiquement, les touches du clavier. Voilà. Je me tais désormais. Vous n’aurez plus qu’à faire tourner, de dépit probablement, sept fois vos yeux… avant de lire la phrase suivante.

Commenter ce blogue

Retour
Artiste du mois
Reportage du mois
Lettre d'opinion du mois
Articles populaires

La page blanche
La confiance en soi
La peur
Art total
Le fond de l’art

Catégories

  • Art et création
  • Les fleurs du tapis
  • Au fil du jour

    Archives

    Rédacteurs

    André Chapleau
    André Chapleau


    Éric Bolduc

  • Calendrier de parution
    Numéro 23 - suspension de la publication
    Sept-Oct-Nov 2010

    Calendrier de parution
    Produit vedette ce mois-ci