Boîte à outils
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Créatorium

Sylvain Charron Sylvain Charron
L'irrépressible désir

Haletant, un homme s’engouffre dans la cavité suintante d’une montagne avec une torche enflammée dans la main. Il s’arrête devant une haute paroi concave et est rejoint par quelques hommes et des femmes. La vaste paroi s’éclaire et révèle aux regards ébahis une débauche de signes peinte à même sa surface. Quel spectacle fabuleux ! Un trait large d’une couleur sombre dessine avec une stupéfiante justesse des silhouettes musclées de bisons. La clarté oscillante des flammes semble animer les bêtes comme s’ils se mettaient en marche pour une longue migration. L’effet est d’une apparence si réelle que l’on se croirait véritablement en présence de ces animaux.

Parmi l’attroupement des spectateurs se trouve un homme dont les mains sont tachées par la même couleur que les lignes sensibles qui dessinent les motifs magiques. Il est l’auteur  de cette fresque saisissante qu’il contemple avec les siens comme s’il n’en était pas l’artisan. Son cœur bat à tout rompre sous l’envoûtement qu’exerce l’œuvre. Rempli de respect, il s’en approche pour y poser la main tandis qu’un autre, tenant dans le creux de sa paume un liquide teinté, l’accompagne et souffle puissamment dans une paille afin de projeter la peinture fluide tout autour de la main de l’artiste. Ce dernier, en la retirant, laisse sur la pierre l’empreinte négative de sa main ouverte.   

C’est l’étonnement général, on trépigne, on remue, on grogne sa fierté. Un langage est né; le monde vient d’être nommé pour la première fois; l’homme vient de reconnaître ce qu’il porte au fond de lui : l’indicible beauté de l’univers. L’un des spectateurs se saisit d’une torche et s’enfonce plus profondément dans la caverne. Il découvre un mur vierge et manifeste bruyamment sa joie car voilà que lui aussi veut tatouer le ventre de la montagne.

Pourquoi ? Peut-être s’agit-il d’une force qui se lève en l’Homme pour l’immerger dans le mystère de sa propre beauté.

« Qu’auriez-vous fait s’il n’y avait pas eu la peinture dans votre vie ? » ai-je demandé un jour à un fou. Il me répondit simplement : « J’aurais probablement choisi quelque chose se rapprochant de la sainteté à cause de la lumière, ou alors j’aurais tout bonnement emprunté la voie sanguinolente du crime. »  

N’est-ce pas une magnifique réponse ? S’il n’y avait pas eu l’art dans sa vie, cet homme nous dit qu’il se serait donné le choix entre deux extrêmes. Mais, puisqu’il y a eu l’art, il n’a pas eu à choisir car en peignant il a connu aussi bien l’extase du saint que la folle violence du criminel et tout cela au profit d’une œuvre.  

Le créateur pense autrement et préfère de loin prendre le risque de son œuvre plutôt que de s’aliéner entre les balises d’une existence conforme et sécuritaire. Il ne flagorne pas avec les galeries, il ne lime pas les aspérités pour atteindre la perfection mais vise la puissance de l’expression. Il est souvent un rêveur anachronique, un marginal, un utopiste, un inclassable énergumène. Il se meut différemment. Chez lui, le pas à faire ne doit pas être le même que celui qui a déjà été fait puisqu’il s’agit d’inventer un nouveau chemin. Le créateur parie sur l’inconnu en prenant le soin de mettre tous ses œufs dans la même audace. Il comprend que s’abstenir équivaut à mourir et qu’hésiter c’est se tromper. « Sans cesse, nous dit Jean Cocteau, il faut se commettre et se compromettre. »

C’est en vivant et en créant que le créateur répond aux « pourquoi » et sa réponse est comme la question : toujours renouvelée.


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