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Créatorium
Sylvain CharronPersévérer Il y avait déjà quelques semaines que je portais en moi un tableau qui empruntait sa candeur à la simplicité des images d’Épinal. Le désir de le peindre m’en vint un matin de juillet. Sur le chevalet reposait un grand format carré que je jugeai parfaitement adéquat à mon sujet. Aussitôt j’ordonnai mes couleurs et mes outils sur la petite table de travail, déposai de la terre d’ombre brûlée sur la palette et me saisis d’un pinceau plat. J’étais décidé à attaquer la surface sans préambule, directement et avec confiance. Mais, coup de théâtre, l’immaculée blancheur de la toile pétrifia ma volonté. Soudainement il n’y eut plus en moi qu’un vide, un vertige, un blanc qui répondaient comme en un jeu de miroir à la virginité de la toile. Désemparé, je me crus affligé du syndrome de la page blanche, cet état tétanisant qui sème la désolation dans l’esprit d’un artiste en le privant brutalement des vallées fertiles de son imagination. Habituellement lorsque le désir de créer monte en moi je me sens porté par un souffle, immergé dans une énergie qui m’accorde à un rythme nouveau. Mais ce matin-là il ne se passait rien sinon que je me sentais un homme pauvre, démuni et privé de ses moyens. Cherchant une issue à mon impasse, je me tournai comme je le fais toujours quand ça va mal vers le mur où j’ai fixé les photographies des artistes que j’aime. L’une d’elles montre Pablo Picasso traçant sur un large pan de mur un long trait sinueux qui deviendra les courbes sensuelles d’une nymphe. Aucune hésitation, aucune peur, aucune préméditation dans ce geste mais seulement la pure beauté d’une action créatrice se suffisant à elle-même. Picasso aborde le vide comme un espace à féconder. Il sème ce qu’il est, il ouvre les valves pour laisser couler ce qui en lui est vie et don. Il ne garde rien mais partage tout. Voilà peut-être l’un des secrets de son étonnante vitalité et de sa prodigalité. Le maître espagnol me permit de me remettre en marche. Je repris le pinceau et dans un geste ample je traçai un arc de cercle au milieu supérieur de la toile et dès lors les coups de brosses se multiplièrent comme par enchantement. Peu à peu une image apparut dégageant une femme nue en plein ciel bleu. Trois jours plus tard le tableau que je portais en moi s’offrait à mon œil. J’eus pu ne jamais le découvrir si j’avais tout abandonné dès l’instant où il me sembla impossible d’entamer l’impeccabilité de la surface à peindre. Mais c’eut été stupide. Je me serais alors privé de mes ressources et de mes richesses intérieures en accordant plus d’importance à une panne momentanée qu’à mon talent. Ce qui nous paraît de prime abord impossible ne s’avère bien souvent que le fait d’un manque de confiance et de persévérance. Toutefois tout commence par l’audace d’un rêve, celui qui nous amène à croire comme parfaitement possible que l’œuvre qui palpite en son sein puisse trouver le chemin de la plénitude. Retour |