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Scripta Manent
André ChapleauChance et hasard Contrairement à l’anglais, langue pour laquelle "chance" veut dire «hasard», l’acception française du mot « chance » renvoie uniquement au « hasard positif ». Le terme s’oppose donc au « risque », qui en est la contrepartie négative : risquer équivaut à se soumettre à la possibilité d’un hasard malencontreux. Si je suis chanceux, je ne risque rien. En art, la chance intervient principalement à deux niveaux distincts : d’abord lors de la création, au cours de la phase expérimentale de la mise en œuvre; ensuite lors de la diffusion, c’est-à-dire au moment de faire connaître le résultat de sa démarche artistique. La première chance apparente l’artiste au scientifique qui, en effectuant ses recherches et expérimentations, tombe par hasard sur un résultat inattendu. Être chanceux, à ce stade, implique donc que, contre toute attente, je parviens à une découverte inespérée. Quant à elle, la chance qui intervient à la diffusion de l’œuvre tient plutôt dans la coïncidence du type d’œuvre produite et du type d’œuvre particulièrement recherchée par les amateurs d’art. Autrement dit, mon œuvre correspond par hasard au goût du jour, à ce que recherchent les galeristes et les acheteurs. Tout le monde aimerait avoir de la chance, mais en même temps, personne ne voudrait avoir que de la chance. On préfère généralement être perçu comme une personne talentueuse plutôt que chanceuse. Curieusement, la langue française associe l’inspiration de l’artiste au terme « veine », qui est utilisé également pour parler de la chance. En effet, si être en veine signifie « être inspiré », la même expression renvoie aussi à un heureux hasard. Par ailleurs, le mot « veine » est utilisé également pour décrire un filon mince qu’on cherche à exploiter dans l’industrie minière. Métaphoriquement, cette veine renvoie à un potentiel à réaliser, à une richesse qu’il faut tenter d’exploiter. Ainsi, cette acception de « veine » touche à la fois au talent et au hasard : si je suis en veine, c’est que j’exploite un talent, une ressource naturelle personnelle que je découvre par hasard et qui nourrit mon inspiration. Le hasard, que l’on oppose parfois à la nécessité, est un concept qu’on ne peut que définir en creux : on dit que le hasard agit lorsque rien d’autre n’intervient. Tout ce qui ne procède pas d’une décision humaine, d’une règle ou d’un programme est le fruit du hasard, qu’on identifie alors à la nature. C’est le hasard qui décide de la pluie ou du beau temps. C’est le hasard qui fait certaines rencontres et qui en empêche d’autres. Selon mon point de vue, il s’agit d’une chance ou d’une malchance. Si je suis chanceux, la nature est avec moi. Sinon, elle est contre moi. En fait, rien ne prouve que le hasard existe vraiment. Il faudrait, pour déterminer l’intervention du hasard lors d’un phénomène donné, éliminer toutes les autres causes possibles sans le moindre doute. Même les scientifiques interrogés sur le hasard ne peuvent que statuer sur comment le hasard fonctionnerait s’il existait. On connaît les probabilités et les statistiques, mais on ne sait rien du hasard. Voilà pourquoi je reste là, sans bouger, le pinceau à la main, à regarder la lumière danser sur la toile : le jeu d’ombres et de reflets finira bien par tracer des lignes que je tenterai de reproduire éventuellement. Si je suis suffisamment patient et attentif, la chance m’indiquera la marche à suivre. Chut ! Ne dites rien. Je crois que c’est pour bientôt… Retour |