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Les taches noires
André ChapleauChapitre III Le vieil homme mit plusieurs jours avant de remettre les pieds dans son atelier. Cette vision de mort, qui l’avait poussé à commencer à peindre son sinistre tableau, l’avait éloigné du travail et lui avait laissé dans la bouche un goût amer que ces quelques jours d’oisiveté n’avait pas réussi à chasser. Il continuait d’être hanté par ce regard désespéré qu’il avait vu en songe, et que son intuition l’avait poussé à reproduire sur la toile. C’est d’ailleurs en peignant ce regard, en quelques traits lapidaires, qu’il était resté figé, incapable de poursuivre son œuvre macabre. Les yeux de l’homme du tableau avaient à la fois quelque chose de familier et d’étranger : familier, parce qu’il avait l’impression de reconnaître, dans ce regard du fond des âges, une personne oubliée depuis longtemps; étranger, parce qu’il ne reconnaissait plus rien d’humain dans ces yeux, comme si le visage avait été un masque derrière lequel se tapissait une bête mystérieuse. Après avoir fait les cent pas dans son appartement, l’homme décida qu’il lui fallait affronter à nouveau ses démons. Il sortit de chez lui, verrouilla, emprunta le chemin de dalles de ciment, dont plusieurs, manquantes, laissaient voir une terre nue et pauvre, et parvint jusqu’à la porte de son atelier, aménagé dans un vieux garage attenant à la maison. En ouvrant, il sentit l’odeur familière composée de solvants, de poussière et de faibles relents organiques envahir sa narine. Comme à chaque fois qu’il entrait dans son atelier, il se promit de faire un peu de ménage dans tout ça un de ses jours. Mais aussitôt la porte refermée, il ne sentait déjà plus rien et il oublierait cette résolution jusqu’à la prochaine fois. Au centre de la pièce trônait le chevalet, sur lequel la toile inachevée laissait voir ses formes esquissées. Entre les masses sombres et claires se distinguait à peine un visage dont l’ovale encadrait des yeux qui n’étaient guère plus que deux abîmes ouvrant sur une composition embryonnaire. Même dans leur incomplétude, ces quelques détails donnaient déjà froid dans le dos. Le vieil homme prit son pinceau et, comme s’il succombait à un sentiment de résignation, se mit à peindre cette vision qu’il ne parvenait pas à chasser de son esprit. Étrangement, il avait l’impression que le tableau se construisait de lui-même, comme si ses mains obéissaient, non à sa volonté propre, mais à une autorité invisible qui venait de la toile même. En poursuivant sa tâche, alors que le regard du sujet prenait davantage forme, l’homme eut l’inquiétante sensation que les yeux l’observaient, qu’ils le jugeaient, surveillaient son travail silencieusement. Il n’eut pas la volonté de leur désobéir : comme un zombie, il continua de peindre, donnant contour à l’indicible angoisse de la mort. Retour |