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Les taches noires
André ChapleauChapitre IV Plusieurs fois, l’homme avait voulu composer son numéro, mais le souvenir aigu de la menace contenue dans la lettre anonyme reçue la veille l’en empêchait. Pourtant, il ne comprenait rien à tout ça. Qui aurait bien pu vouloir le décourager de revoir madame S ? Il ne lui connaissait pas d’ex-mari ou d’ancien petit ami, ni de prétendant ou de parent protecteur. Madame S. était venue d’Europe il y a de nombreuses années, et elle lui avait confié maintes fois qu’elle n’y avait aucune attache. Jamais elle n’avait entretenu, à ce qu’il sache, de lien particulier ou de correspondance avec ses anciennes relations. Depuis, elle menait une existence simple et n’était pas du genre à créer des histoires. Même lui, c’est seulement par hasard qu’il l’avait rencontrée, et si ce n’avait été d’une toile aperçue à la vitrine d’une petite galerie, il ne lui aurait jamais adressé la parole. Madame S. était de ces femmes que personne ne remarque sans qu’on puisse vraiment dire pourquoi. Sa mine replète, sa petite taille, ses gestes vifs et son allure discrète lui donnaient l’air d’une personne toujours pressée, toujours occupée à quelque tâche urgente. Pourtant, lorsqu’on la regardait attentivement, on pouvait la trouver assez jolie : sa figure ronde, ses yeux d’un bleu très clair et sa bouche en cœur lui faisaient ressembler à ces Anglaises du début du XXe siècle qu’on associerait aisément à certains personnages des romans d’Agatha Christie. Si son visage se départait rarement de la gravité que confère souvent une attitude sérieuse et professionnelle chez certaines personnes, son sourire, lorsqu’il éclairait ses traits, métamorphosait toute sa physionomie : soudain, ses lèvres s’étiraient, ses joues rosissaient, son regard pétillait, ses paupières se plissaient et des pattes de mouches apparaissaient autour des yeux et animaient toute sa figure. « J’ai remarqué la baigneuse devant… » avait-il balbutié lorsqu’il s’était décidé à entrer dans la galerie dont s’occupait déjà madame S., dix ans plus tôt. Il lui avait demandé le nom du peintre, avait pompeusement trouvé une ressemblance avec un Renoir et lui avait déclaré tout de go : « vous savez qu’elle vous ressemble ? ». Elle l’avait d’abord questionné du regard puis, ayant compris enfin qu’il la comparait à la baigneuse du tableau, avait divinement rougi. Ils avaient entretenu depuis une relation qui, d’une amitié chaleureuse, avait évolué en de discrètes amours épisodiques. Au fil des ans, leurs rendez-vous avaient pris la distante régularité d’une visite médicale, et leurs ébats le studieux abandon des êtres timides à l’extrême. L’homme fixait d’un œil triste l’appareil téléphonique quand celui-ci se mit à sonner, le faisant sursauter. Il hésita, pensant justement qu’il s’agissait peut-être de madame S., puis se dit qu’il ne pouvait pas, non plus, s’empêcher de répondre au téléphone pour le reste de ses jours. Il décrocha, porta le combiné à son oreille et finit par dire tout doucement : « Allô… ? » Tout d’abord, il n’entendit rien du tout. Puis, comme venant d’une contrée lointaine, un air de musique tinta presque imperceptiblement. Un air de boîte à musique. Il répéta, plus fort cette fois : « Allô ! » La musique s’arrêta soudainement et, après un moment de silence, la communication fut coupée brusquement. Il raccrocha. Bien qu’il n’ait entendu aucune menace explicite dans cet appel, il sut tout de suite qu’il s’agissait de la même personne qui lui avait envoyé la lettre anonyme. Et puis il y avait autre chose : il avait déjà entendu cet air, voilà très longtemps. Cet air était l’annonciateur d’une mauvaise nouvelle. Il en est toujours ainsi d’une musique mortuaire. Il raccrocha le combiné et frissonna dans l’air humide de l’été. Retour |