Boîte à outils
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Les taches noires

André Chapleau André Chapleau
Chapitre V

La toile se compléta progressivement, on aurait dit hors de sa volonté, sans qu’il ait vraiment l’impression de créer quoi que ce soit. C’est comme si la peinture avait déjà été là, sur la toile, et qu’il ne faisait rien d’autre que de gratter à la surface, à l’aide d’une spatule, la fine couche blanche qui la recouvrait pour révéler, en palimpseste, l’œuvre cachée derrière. Dès qu’il eut fini de peindre les yeux, ces derniers le fixèrent avec une telle autorité qu’il n’aurait su reposer son pinceau avant d’avoir achevé sa tâche.

Aussi, lorsqu’il termina enfin son œuvre, il s’écroula littéralement. Ses bras pendaient sans vie et son vieux corps s’affala sur sa chaise dans une position des plus inconfortables. Au bout de longues minutes, il commença enfin à s’animer : il cligna des yeux, deux ou trois fois, bailla exagérément, se redressa et, sans même jeter un coup d’œil sur la toile, s’extirpa lamentablement de sa chaise pour se diriger, tel un zombie, vers l’extérieur où le jour s’était levé enfin sur une nuit qui lui parut interminable. Il n’eut pas vraiment conscience de refermer derrière lui. Tout ce qui lui restait d’énergie le poussait le long des dalles de ciment qui le menaient vers son appartement, vers son lit.

Lorsque l’homme se laissa tomber sur son matelas, sans même prendre la peine de tirer les couvertures ou d’enlever ses vêtements, il eut tout juste conscience d’avoir passé près de vingt-quatre heures dans son atelier. Tout ce dont il se souvenait vraiment, c’est d’avoir été traqué, pourchassé par un regard d’outre-tombe qui l’avait obligé, contre son gré, à accomplir une œuvre macabre. Il se sentait sali, souillé par ce qu’il avait été obligé de faire, et en même temps vidé de toutes ses forces, de toute son énergie vitale.

Avant de sombrer dans le sommeil, le vieil homme eut l’impression de glisser, non pas dans le monde des rêves, mais dans celui de la mort d’où l’on ne se réveille jamais. En fait, il lui sembla pénétrer en ce regard qui ne cessait de le hanter. Et plus il s’enfonçait dans ce regard, plus il eut la certitude d’avoir déjà vu ces yeux quelque part, sans être capable néanmoins de reconnaître celui à qui ils appartenaient. « Des yeux de mort », se dit-il. Ce fut la dernière chose qu’il pensa avant de perdre tout à fait conscience.

En se réveillant, après plus de seize heures d’un sommeil de plomb, il oublia tout de son œuvre surnaturelle. Il prit le temps de déjeuner, d’écouter les informations à la radio, de flâner avant de décider de se laver, de se raser puis de sortir de chez lui. Frais et dispos, il entra dans son atelier et ne remarqua pas tout de suite la toile qui occupait le chevalet. Il fit un peu de ménage, nettoya les bols et les pinceaux qui encombraient tout l’espace et, après avoir tout dégagé, ses yeux rencontrèrent l’œuvre qu’il sembla voir pour la première fois. « Mais qu’est-ce que… ? », dit-il. Il n’eut pas le temps de finir sa phrase : il entendit frapper deux coups sourds à la porte de son atelier. Il ouvrit, remarqua une ombre qui se détachait dans la lumière du jour et sentit une masse foncer sur lui. Brusquement, l’obscurité recouvra toute chose.

Lorsqu’il se réveilla, il faisait déjà nuit. Il alluma, mit la main à sa tête qui lui chauffait terriblement et remarqua qu’il n’y avait plus rien sur le chevalet, au centre de la pièce. La toile avait disparu.


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